Par Bruno BELGODÈRE

Le 11 août dernier, la Saudi Pro League (championnat de 18 clubs) a inauguré sa nouvelle saison, marquant ainsi une transformation remarquable en l’espace d’un mercato. Cette ligue, qui était autrefois relativement méconnue, est désormais au cœur des interrogations du monde du football.

L’attrait de cette ligue a indéniablement changé en quelques mois. Alors qu’auparavant, le meilleur buteur des trois dernières saisons était Abderrazak Hamdallah, un joueur marocain peu convoité par les clubs européens, les têtes d’affiche de la ligue sont désormais des noms familiers tels que Cristiano Ronaldo, Karim Benzema (dernier Ballon d’Or), N’Golo Kanté, Sadio Mané, Jordan Henderson, Fofana, et bien sûr, Neymar. Cette liste n’est pas exhaustive et pourrait encore s’allonger jusqu’à la fin du mercato en Arabie Saoudite, qui se clôture le 7 septembre.

Mais que s’est-il donc passé pour que l’Arabie Saoudite puisse attirer autant de joueurs de calibre, tous aptes à évoluer dans de prestigieux clubs européens ? La réponse réside dans le vaste plan d’investissement lancé par l’Arabie Saoudite en 2016, connu sous le nom de “Plan Vision 2030”. Ce plan vise à diversifier l’économie du pays pour sortir de sa dépendance historique au pétrole. Le Public Investment Fund (PIF) est doté d’une capacité d’investissement de 1.070 milliards de dollars pour l’ensemble de ce plan. Le sport est devenu l’un des secteurs clés de cette stratégie d’investissement, tout en servant d’outil de soft power. Un fond spécifique à l’investissement dans le sport (SRJ sport inversement compagny) vient d’être créé par le PIF.

Cette ambition autour du sport présente deux facettes : d’une part, elle tente de redorer l’image de la société saoudienne à l’Occident en montrant une facette plus libérale grâce au sport. D’autre part, elle cherche à exploiter les nouvelles opportunités dans le domaine sportif en élargissant son public, en créant divers types d’événements, en accueillant de nouveaux tournois et en investissant dans des événements sportifs et des équipes. Le PIF souhaite capitaliser sur les changements liés à la consommation sportive, notamment la révolution digitale et la création de nouveaux événements. Il profite également du phénomène mondial d’investissement dans le sport, qui est passé de 25 milliards de dollars en 2012 à 51 milliards de dollars en 2021, grâce à l’implication de fonds d’investissement privés et étatiques.

En ce qui concerne le football, le gouvernement saoudien a injecté des centaines de millions de dollars. Cette initiative s’est déployée en plusieurs étapes : d’abord, l’acquisition pour 330 M€ en 2021 du club de Newcastle, qui lui permet d’avoir un “navire amiral” en Premier League. Newcastle est qualifié pour la Ligue des champions, où il affrontera le PSG. De plus, l’Arabie Saoudite accueille régulièrement des matchs de clubs européens, y compris la Super Coupe italienne, et organisera la prochaine Coupe du Monde des Clubs 2023 de la FIFA en décembre prochain.

Dans un second temps, l’Arabie Saoudite a privatisé les clubs de football qui étaient auparavant sous le contrôle du Ministère des Sports. Cependant, cette privatisation demeure étroitement surveillée par l’État, avec le Fonds d’Investissement de l’État (FIP) détenant 75 % du capital de quatre clubs, tandis qu’Aramco, une société d’État pétrolière, détient une participation dans un autre club.

Enfin, lors du dernier mercato l’Arabie Saoudite a investi près de 846 millions d’euros (au 1er septembre 2023) dans l’acquisition de joueurs pour renforcer son propre championnat. Ce montant la place au deuxième rang mondial, derrière la Premier League (2,4 milliards d’euros), mais devant la Serie A (838 millions d’euros), la Ligue 1 (743,4 millions d’euros) et la Bundesliga (712,5 millions d’euros). Comparé au précédent mercato, qui s’élevait à seulement 44 millions d’euros (été et hiver combinés, selon les données du CIES), cette augmentation est significative.

L’objectif est de proposer un spectacle de qualité à la population saoudienne, majoritairement jeune (70 % de la population a moins de 35 ans) et passionnée de sport. Toutefois, un quota de huit joueurs saoudiens (ou formés en Arabie Saoudite) par équipe demeure en place pour continuer à renforcer l’équipe nationale, qui se qualifie régulièrement pour la Coupe du Monde. L’Arabie Saoudite espère ainsi avoir une équipe nationale compétitive en vue de sa candidature pour l’organisation de la Coupe du Monde en 2030 ou 2034, un objectif majeur en matière de football pour le pays.

Cette stratégie sportive ne se limite pas au football, car l’Arabie Saoudite a également investi plus de 10 milliards de dollars dans plusieurs sports majeurs. Par exemple, dans le golf, des fonds saoudiens ont créé la Liv Golf, défiant ainsi l’hégémonie de la PGA avec des offres financières attrayantes pour les golfeurs de la PGA, ce qui a finalement conduit à une fusion entre les deux entités. Cette fusion, bien que sous le contrôle actuel des autorités de la concurrence aux États-Unis, a profondément transformé le monde du golf professionnel. Le DP World Tour européen, un autre organisme de tournoi en Europe, a également été rapidement intégré.

En Formule 1, l’Arabie Saoudite a accueilli un nouveau Grand Prix, avec Aramco en tant que sponsor principal, et des rumeurs (selon The Economist) ont évoqué la possibilité d’un rachat de la Formule 1 par des investisseurs saoudiens pour 20 milliards de dollars.

L’ATP a également admis des discussions avec le fonds souverain, tandis que la WTA envisage la possibilité d’organiser un tournoi en Arabie Saoudite, malgré les considérations relatives à la place des femmes dans le pays.

À travers ces investissements directs et indirects, l’Arabie Saoudite s’efforce de faire de son territoire un lieu d’accueil d’événements sportifs majeurs, avec pour objectif d’augmenter la contribution du tourisme à son PIB, passant de 3 % en 2019 à 10 % d’ici 2030.

En conclusion, en ce qui concerne le football, il est évidemment trop tôt pour se prononcer sur le futur de la ligue saoudienne.

Compte tenu de sa structure de marché interne, il est certain que les clubs risquent de faire face à des déficits importants car leurs revenus ne couvriront pas nécessairement les charges salariales. Cependant, cette situation n’est pas unique, de nombreux clubs européens sont également confrontés à ce défi. La différence réside dans la limitation potentielle de la croissance des revenus, car le territoire saoudien est relativement petit, et sa population n’est pas très nombreuse. Les clubs ne bénéficieront pas de revenus des compétitions interclubs asiatiques aussi importants que l’Europe, même si les recettes sont en hausse. Cependant, tant que l’État continuera de soutenir le football, cela ne devrait pas poser problème.

Il sera aussi intéressant de voir si le mode de vie des joueurs étrangers s’harmonise avec la société saoudienne à long terme, et si de nouveaux joueurs seront attirés. L’attrait de l’Europe en termes de qualité de jeu reste puissant, et de nombreux joueurs ont préféré rester en Europe malgré des offres salariales généreuses.

Enfin si le football donne une grande visibilité cela peut aussi mettre plus en avant les relations complexes de l’Arabie saoudite avec les droits de l’homme et l’émancipation des femmes et avoir un effet contraire à l’effet recherché.

En fin de compte, bien que la Saudi Pro League puisse devenir un acteur majeur sur le marché des transferts à l’avenir, elle ne devrait pas mettre en péril les principales ligues européennes. Il est également à noter que Messi, bien qu’ambassadeur de l’Arabie Saoudite, a préféré partir en MLS aux États-Unis. Sur du long terme, la menace pour le football européen pourrait provenir davantage de cette ligue en pleine croissance, dotée de règles spécifiques aux sports américains, d’un plafond salarial, d’une draft et d’un contrôle strict des investisseurs.

Sources : PIF, The Economist, CIES, l’Equipe.

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