Gérard Houllier s’en est allé à la fin de l’année 2020. Il va nous manquer tant il savait si bien parler de son métier et du jeu de football.

Par Denis CHAUMIER

C’est en 1984 que j’ai fait la connaissance de Gérard Houllier alors que j’étais jeune reporter à France Football et que le journal voulait en savoir davantage sur un technicien qui attirait de plus en plus l’attention. Après un passage remarqué à Noeux-les-Mines, il prenait son envol à la tête d’un Racing Club de Lens qu’il contribuait à façonner, avec méthode et gourmandise. L’homme était captivant, l’entraîneur passionnant. Déjà.

Un an plus tard, à la surprise de son comité directeur qui s’étonna de ce choix, Francis Borelli, président du Paris Saint-Germain, allait chercher à Lens l’un des meilleurs spécialistes de la nouvelle génération, je veux bien sûr parler de Gérard Houllier, à peine âgé de 38 ans.

Les deux hommes -beaux parleurs l’un comme l’autre, dans des registres différents- se livrèrent à de longues discussions pour définir le plan d’action du club et, notamment, l’opération recrutement qui détermine souvent le démarrage d’une saison. On découvrit alors que l’ancien professeur d’anglais était exigeant, ferme sur les principes de son rôle et de son autorité. Il renouvela assez fortement l’effectif parisien, qui semblait armé pour tenir un rôle intéressant. Mais l’on connaît trop, en football, les difficultés de l’amalgame et de la cohésion pour ne pas craindre les effets pervers d’un changement profond.

« Le football appartient aux joueurs »

Or, l’équipe parisienne fit assez rapidement un étalage généreux de ses possibilités d’expression très diverses et l’on assista à la naissance d’une belle équipe bâtie sur un fond de jeu original et apte aux envolées comme aux rudes combats. Le détonateur de cette transformation magique était évidemment Gérard Houllier. Il se définissait lui-même comme un « réducteur d’incertitudes ». Il livra, à l’attention du grand public qui le découvrait, l’idée qu’il se faisait de son métier : « Un entraîneur ne peut pas s’appuyer sur le passé, sur ce qu’il croit être des certitudes. Mes entraînements de Lens sont restés à Lens. L’élément fondamental, et valable partout, c’est que tout doit venir des joueurs. L’entraîneur offre une base, une forme de mental, une chaleur humaine aussi. Mais ensuite, le football appartient aux joueurs. » C’était dit une bonne fois pour toutes. Il ne reviendra jamais, tout au long de sa carrière, sur ce postulat, qu’il répéta souvent, sans pour autant minimiser l’action de ceux qui leur permettent d’évoluer ensemble : les entraîneurs.

Un jour, alors que son équipe avançait à marche forcée vers le titre de champion de France 1986, le premier de l’histoire pour un club parisien cinquante ans après le Racing de Hiden, de Diagne et de Jordan, il nous prit à témoin : « Notre ennemi, maintenant ? Je te le donne en mille : le caractère français ! Quand un bonheur se prolonge, nous pinaillons, nous cherchons la petite bête. Nous n’aimons pas tellement le ciel bleu. » C’était tellement vrai…

La machine lancée, rien pourtant ne l’arrêta, au point de demeurer longtemps invaincue et d’établir un record qui resta un long moment dans les annales du championnat de France. On avait rarement vu une équipe exprimer aussi bien la synthèse de toutes les qualités collectives, réduire autant la part d’incertitude qui prélude à chaque résultat et modifier avec autant de facilité sa composition et son approche tactique.

Gérard Houllier, attentif à tout, impulsa un nouveau style basé sur la discussion permanente et la disponibilité. « A Lens, m’expliqua-t-il la veille d’un match, la plupart des joueurs acceptaient sans discussion mes idées et mes décisions. A Paris, ce n’est pas la même chose. Je dois procéder autrement, convaincre et répondre aux demandes complémentaires. C’est la richesse du dialogue et de la concertation. » C’est d’ailleurs ce qu’il fit par la suite, à Liverpool comme à l’Olympique Lyonnais, auprès des « stars » qui composèrent ses équipes.

Il revenait toujours à sa « marotte » : la vitesse

Houllier aimait développer ses arguments, classiques ou résolument modernes. Il parlait déjà à l’envie du collectif, de la prise de risque calculée, des enchaînements, de l’ardeur au combat (« Il nous faut des guerriers »), des gauchers (« C’est important, un pied gauche, ça ouvre des angles »), de la prédominance, dans le jeu moderne, des hommes de côtés ou de couloirs, et des études chiffrées dont il raffolait en enregistrant systématiquement les buts de Coupe d’Europe sur magnétoscope. Il nous invitait à constater, par exemple, qu’entre la récupération du ballon et sa propulsion dans les filets adverses, le temps écoulé variait de zéro à huit secondes, jamais plus. Il avait aussi remarqué qu’en Coupe du monde, il y avait deux « attaques de position » pour une « attaque rapide » et que le coefficient d’efficacité de l’attaque rapide était cinq fois plus grand que celui de l’attaque de position. Au passage, il disait toujours se méfier des apôtres d’un fond de jeu trop défini. « Il faut aller, le plus vite possible, à l’essentiel », clamait-il avec assurance et détermination, histoire de couper court à toute mauvaise polémique.

Il ne cherchait pas à imposer une philosophie personnelle, et ne voulait pas opposer rigueur à création. « C’est quand on a de bons principes collectifs qu’on a droit à la fantaisie », rappelait-il aux sceptiques. Mais il revenait toujours à sa « marotte » : la vitesse. Vitesse de réaction, vitesse de transmission, vitesse technique, vitesse tactique. Des convictions solidement ancrées en lui. Qu’il réitérait sans cesse…

Tout ce fil invisible du Paris Saint-Germain version 1986 intrigua, passionna et impressionna.
Il portait indiscutablement la marque de Gérard Houllier qui ensuite, pendant 34 ans, à Liverpool, à Lyon ou à la Direction technique nationale, dans les instances techniques de l’UEFA et de la FIFA ou à la direction du football de Red Bull football, traça sa route avec les mêmes valeurs, cultiva ses principes et ne s’endormit jamais sur ses lauriers.

Très tôt, il a su que les meilleurs entraîneurs étaient ceux qui travaillaient le plus -et il ne ménagea donc jamais ses efforts pour comprendre, apprendre mais aussi transmettre. Alors, il s’informait, il observait, il repérait, il retenait, il voyageait, il supervisait, il notait, il méditait. Il ajoutait à son répertoire une ou deux idées attrapées à la volée. Il se « recyclait » en permanence, toujours friand d’une nouveauté ou d’une découverte. Il réparait ses erreurs car il lui arrivait bien sûr d’en commettre, et tentait de devenir meilleur à chaque rencontre, ce qu’il ne réussissait pas toujours. Mais il se remettait en cause au gré des événements, ne s’enfermant jamais dans des vérités éternelles qui l’auraient de toute façon condamné.

Un entraîneur, assurément, ce Gérard Houllier, un « vrai » entraîneur, enfant de Thérouanne, dans le Pas-de-Calais, qui ne sortait pas d’un moule, et qui est « né » en quelque sorte au cœur de la capitale au milieu des années 80. Là, il avait parfaitement compris que c’étaient ses joueurs, choisis ou non, qui amélioraient ses compétences et validaient, ou non, ses choix. Qu’il s’agisse de Luis Fernandez ou de Dominique Rocheteau, de Steven Gerrard ou de Michaël Owen ensuite, de Juninho ou de Sylvain Wiltord plus tard. Et de tant d’autres encore, qu’il dirigea avec entrain.

Favoriser tout à la fois l’expression individuelle et le rendement collectif : il possédait ce savoir-faire indispensable à tout technicien, tout en assurant le faire-savoir, tant nécessaire, ce qui n’est pas donné à tout le monde et, pour tout dire, à pas grand monde.

Tel était Gérard Houllier, qui savait si bien faire jouer ses équipes et qui savait si bien parler de son métier.

Il va tellement manquer au football français. Et à tous ses amis.

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